MONSTRE VA !  
MARC BOURLIER, L'HOMME DES BOIS :  
INTIMITÉ DU DEHORS.  
 
Marc Bourlier, Rétrospective, Galerie Béatrice Soulié, Paris.  
 
" On me demande parfois ce que je nomme présence. Je répondrai : c'est comme si rien de ce que nous rencontrons n'était laissé au-dehors de l'attention de nos sens " (René Quinon)  
 
Le peintre de Lascaux disposait de symboles et de mythes accumulés pendant des millénaires de gestation, l'artiste d'aujourd'hui ne possède que les débris calcinés d'un monde en régression qui forment pourtant le seul aperçu sur le futur très provisoire. C'est justement parce que notre futur est de plus en plus provisoire et dérisoire que le travail de Bourlier se frotte de plus en plus à des "lambeaux" mais vers une sorte d'utopie de la vision. D'où la nécessité de cet échange entre la matière et l'image ainsi que l'intensité d'une attention aux choses et au corps. Et ce par ce qui devient - des taches primaires jusqu'à la sculpture primitive - une "méthode" de construction du réel qui fait abstraction naturellement des idées reçues et de toutes conventions. Il y a donc chez l'artiste diverses manières de mettre à nu le corps en des matières brutes qui en deviennent les opératrices et la possibilité "expérimentale" de questionner le réel comme retourné,  
 
C'est la seule chose que l'art peut envisager sans avoir nécessairement recours à des références explicites : l'être est un spectre et c'est donc bien en tant que spectre, qui nous voit sans être vu, qu'il doit être pris, qu'il doit être vu. Et pour rendre compte de cette spectralité, il faut sans doute ce passage, ce transfuge comme si l'artiste né à Saigon, et qui passa ensuite sa jeunesse entre l'Afrique, l'Amérique du sud, l'Asie à nouveau était prédestiné à fabriquer d'étranges réincarnations après tant de lieux traversés et qui ont formé sont goût pour la couleur. C'est d'ailleurs ce qu'a affirmé l'artiste admirateur de Calder, Miro, Braque et Léger lorsqu'il se décida de s'engager dans l'art comme en un sacerdoce.  
 
Iris Clert, la première, a montré ses " taches " et ses recherches sur l'infini de la tache dont au début de sa carrière il dirigeait la matière liquide pour lui donner quelque vraisemblance, pour lui donner visages et surtout identités avant que ces silhouettes insolentes et sans âge s'évanouissent pour donner une incroyable série de figures de stars, imaginaires avant de les abandonner pour amorcer un long travail sur carton ondulé : se succèdent ainsi les "microsillons" et les " pictogrammes " comme autant de signes insouciants et joyeux.  
 
Mais c'est en 1995, lorsque son regard fut capté sur une plage normande par le premier de ces mystérieux petits bois flottés que la mer avait déposé qu'une étape capitale de son travail commence : soudain Boulier n'est plus peintre, il devient sculpteur.  
 
Se centrant toujours sur l'élément humain, la géométrie de l'espace permet des assemblages de myriades de petits bonshommes, sagement ordonnancés dans des tableaux où la matière se donne à toucher, où les aspérités du bois donnent à elles seules l'idée des couleurs. A ce stade de sa recherche on peut même affirmer que l'artiste n'est ni tout à fait sculpteur, ni tout à fait peintre mais plus au sein de cet univers aussi plastique que mental dans lequel il navigue tel un Gulliver au milieu de ses lilliputiens. Ces derniers d'ailleurs s'enhardissent de plus en plus et semblent s'échapper, se dégager des sortes de bas relief où l'"artiste voulait les confiner. Mais il faut bien, à ce titre et à mesure que l'¦œuvre avance, parler d'art brut plus que d'"art pauvre, bref d'un art où Bourlier intervient le moins possible en une sorte de minimalisme opératique. Une légère scarification par-ci, un point de creusement par-là et soudain surgissent des ¦œuvres à part entières mais entièrement à part jusqu'à l'émergence de sa série des bâtons de fécondité qui magnifie ses petits êtres qui nous ressemblent tant. Le créateur les métamorphose en prophètes d'abondance dans une tradition héritée des arts premiers d'Afrique.  
 
 
Les sculptures de l'artiste se révèlent comme des pièges à émotions comme le sont celles de Boltanski ou de Louise Bourgeois qui d'ailleurs ne sont pas sans parentés avec celles d'un artiste qui pousse cependant plus loin la dérision et la sidération. La force d'inertie de ces " monstres " ne peut que susciter des interrogations qui dépassent le pur plaisir esthétique. En conséquence, l'artiste aura réussi à travers les explorations de ses propres fantasmes sinon à nous les faire partager, du moins à nous les rendre obsédants dans une transgression de l'image : là où beaucoup joue de la pléthore qui engraisse, l'artiste va vers une sorte d'effacement.  
 
L'artiste projette des visions qui ouvrent à une sorte d'universalité. Elle marque une obsession, une hantise de l'entrave dont le créateur veut libérer ses figurines comme s'il voulait réparer le trauma d'une scène plus ou moins primitive, répulsive mais attirante voire attractive et qui a pu entraîner d'abord une pulsion vers un lieu d'enfermement, d'impossible séparation. De telles figures restent sans doute nécessaires pour penser l'être, son rapport à l'autre, au monde. Et la force d'ironie et d'outrance qu'elles contiennent et concentrent dans leur simplicité fait vite se gercer le rire sur les lèvres du spectateur. Une sensation quasi tactile le saisit là où Bourlier joue sur la juxtaposition de deux registres opposés : la jubilation et ce qu'il faut bien appeler par son nom : le tragique, un tragique de situation. Aussi, ce que, à l'origine, ses ¦œuvres laissaient entendre, apparaître, percevoir (la confusion des corps) est remplacé par leur procession lente où demeurent l'attirance, la fascination que les "sculptures" les plus récentes provoquent à travers leurs formes phalliques : à savoir une levée du désir.  
 
J-P Gavard-Perret
Marc Bourlier
Œuvre de Marc Bourlier.  
 
Ces Intemporels, ces étranges personnages surgis du plus loin de la conscience, depuis toujours ils nous habitent. Tellement dans la discrétion que nous ne nous en apercevons même pas. Parfois, au centre de notre être en forme d'ombilic, nous en sentons quelque mouvement, quelque remuement qui nous émeuvent faute de pouvoir être interrogés. Alors, en notre intimité, cela fait un bruit pareil au passé, une rumeur de craie d'école répandant sa trace sur le tableau noir. Et, pensant à cela qui nous échappe, comme par une sorte de miracle, soudain nous basculons dans un monde autre, peuplé de songes, de plumiers de bois, de pupitres de chêne, planches inclinées à connaître le monde. C'est comme une rumeur de feuilles et d'écorce, un genre de cohorte lente parmi les plis des secondes. Le temps suspendu, tellement semblable au balancement de l'essaim avec son grésillement d'abeilles. 

Les minces personnages de bois, d'abord on ne les voit pas ; d'abord on reste dans le temps d'ici, un temps aiguillonné par sa propre urgence à être. Un temps qui vrille, fore, fait son écoulement de bonde d'évier, sa chute mortifère dans quelque recoin de la terre. Un temps si peu conscient de ses propres fuites, un temps d'apories et de pertes sans fin. Et c'est pour cela que nous sommes au bord de l'étonnement, découvrant le petit peuple du bois, les minuscules marionnettes de la vie ordinaire. Si discrets dans leur vêtures d'air et de vent, si impalpables qu'on les dirait tout droit sortis de l'imaginaire. 

Alors nous faisons une pause ; alors nous laissons choir notre havresac de fantassin pressé, nous libérons nos jambes des bandes molletières qui les assignent au réel, nous avisons une souche à partir de laquelle nous confier à une vision exacte de cet univers miniature. Et nos yeux sont les coupes offertes au spectacle d'une inimitable sérénité. 

C'est le temps, d'abord, son incroyable texture qui nous parle un langage inconnu. Un temps blanc, un temps pareil au tronc lisse du bouleau, un temps de mousse et de lichen, un temps s'ouvrant selon les harmoniques de la crosse de fougère. Long dépliement de la feuillaison qui porte en elle les spores de la beauté, les graines du déploiement ontologique. Car c'est avant tout de cela dont il s'agit, de découverture de l'être en sa simplicité. De dévoilement. De surgissement au plein du jour. Les significations qui étaient latentes, repliées sur leur germe initial, les voilà qui essaiment à tous vents les étamines du savoir, qui dispensent le seul langage accessible aux yeux des hommes, le lexique de la nature en son éternel ressourcement. C'est d'un baume dont nos yeux sont atteints, comme si la vue se libérait d'un carcan, si l'empan de la vision se dilatait à la mesure des sphères infiniment mobiles du caméléon, à leur disposition métaphorique à embrasser tous les phénomènes qui, ici et là, font leurs ébruitements colorés. Tout devient alors si évident face à cette merveilleuse armée pacifique, à cette longue procession d'idées boisées. 

Cela vient du ciel à la douce teinte d'argile, cela coule en cascades joyeuses, cela fait ses filaments le long du dos des collines, cela nous regarde avec toute l'attention commise aux choses secrètes. Cela ne dit rien, sauf le lexique de la fibre, le rugueux de l'écorce, la simplicité de l'usure aux confins du temps. Cela parle d'éternité, comme s'il s'agissait du vol de la libellule ou bien de la fuite du nuage sous la vitre polie du ciel. Cela se regroupe en cercle, pareillement à une disposition cérémonielle, à la dévotion à quelque icône qu'eux seuls, les Intemporels peuvent contempler. Ils ont cette latitude de la perception qui les maintient dans un présent continuel, aux rives infinies. 

Cela vient jusqu'au devant de nous avec des corps lavés d'eau, avec des têtes que trouent trois orifices énigmatiques, avec, peut-être une inquiétude, comme si leur temps de paille pouvait, un jour, brûler, s'effacer dans les plaines libres de l'espace. Cela demande à durer, simplement, pour témoigner d'un autre séjour auprès des arbres, du nuage, du ciel ; d'un autre écoulement des choses sur la scène des jours. Parfois, ils collent leurs oreilles à la peau du monde et ce qu'ils entendent des hommes les effraient. Alors, vite, ils retournent à leur sagesse sylvestre et continuent à toiser l'invisible. C'est celal'autre côté du temps, cette libre aventure de corps limités à n'être que branches usées, rameaux indistincts, bois domestiques anonymes, simples dérives à l'horizon des hommes. C'est toujours dans l'inaperçu que le rare exulte et fait ses milliers d'arabesques, alors que les Existants, fatigués d'être hommes, d'être femmes regagnent leurs logis la tête basse, dans un incompréhensible abattement. 

Ils sont là les minuscules génies qui veillent sur notre destin, les petites figurines que trop souvent l'on néglige de voir, tout à la hâte que l'on est de s'arrêter à la seule image de notre silhouette reflétée par l'azur. C'est tout près de la terre, au bord du ruisseau, peut être même dans l'ondoiement des herbes folles de quelque terrain vague, cela attend patiemment depuis le crépuscule du temps, cela questionne dans le rythme vide des yeux, dans l'absence de bras, de mains - mais qu'auraient-ils besoin de ces artifices, eux qui embrassent le tout du monde seulement à être présents -, cela résonne de cris non proférés, cela surgit des trous de la bouche en direction des éternels Absents que nous sommes, marchant sur notre ombre sans même en percevoir l'inquiétante densité.

Ces Intemporels, nous ne les regardons pas. Ce sont eux qui nous regardent à partir de ces postures hiératiques pareilles à celles des pierres levées. Petites effigies de la conscience, imperceptibles stèles de l'esprit, ils ne font que nous questionner sur le sens du monde dont, jusqu'à présent, nous n'avons longé que le cercle invisible, parcouru tous les méridiens, sondé tous les équateurs sans nous détourner un seul instant pour nous pencher sur ces hiéroglyphes qui n'attendent que d'être déchiffrés. Il n'est pas trop tard. Le bois est toujours disponible qui attend la gouge ! 
 
 
 
 
 
 
"Si radicalement nouveau dans son Oeuvre, ce qu'aujourd'hui nous connaissons de Marc Bourlier semble être le fruit d'un hasard enchanté, un heureux jour de 1995, quand sur une plage de Normandie son regard fut capté par le premier de ces mystérieux petits bois flottés que la mer, sans se lasser, et telle une offrande, avait déposés.  
 
Vont naître de ses assemblages des myriades de petits bonshommes, sagement ordonnancés dans des tableaux où la matière se donne à toucher, où les aspérités du bois vont seules donner l'idée des couleurs. Il les imagine tour à tour tendres ou drôles, tristes ou convenus, et les fait vivre dans des familles qu'il compose avec grand soin, comme pour conjurer le hasard qui, au fond, a décidé de tout.. 
Peu à peu, ils s'enhardissent, et paraissent seuls, échappés du bas relief, tels de vraies rondes bosses ! Ils s'affirment, fanfaron ithyphallique, doux rêveur, bel indifférent, séducteur... " 
 
Quand le hasard vous tend la main au détour du chemin, surtout ne pas hésiter... 
 
Le bois à peine effleuré, juste le temps d'y laisser un étonnement, un presque sourire... 
Une approche sensible du bois, merci Marc Bourlier.
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